L’amoureuse

Je suis amoureux. Je sais, à mon âge… Quand j’avais 5 ans et que je disais à ma mère que dans ma classe il y avait une fille qui avait « une bouche comme un petit cœur et des yeux grands comme ça ! », elle me prenait dans ses bras pour me mouiller le cou de larmes de joie, et le lendemain même, en me déposant à la maternelle, elle cherchait partout des yeux la dulcinée de son petit unique en me répétant des « Elle est où ? Elle est où ? » que je taisais d’un signe de doigt discret, et c’était les « Qu’elle est jolie ! Comment s’appelle la fifille ? Viens faire bisou à tata… » qui prenaient la relève. Bref, tout ça pour vous dire que les temps changent et qu’être amoureux à vingt ans, ça craint.

Du temps de nos parents, c’était un vrai jeu d’enfant. On faisait défiler les filles sous sa couette en attendant de cibler une belle pucelle pour la demander en mariage illico presto, et ça finissait forcément par leur réussir. Je ne dis pas que les femmes sont devenues compliquées, il y a des choses qui ne sont pas faites pour changer, Dieu merci ! Mais en tomber amoureux, ça par contre, bonjour la galère… Je vous parle en connaisseur de cause les amis. L’autre jour, je m’étais décidé à faire le premier pas. Quand même, c’était pas trop tôt… Un mois après le début des classes, et ancien de promotion… Même le jour du bizutage, j’avais feins la grippe. Et j’ai cru bien faire en essayant de me rattraper…

- Tu te plais ici ?

- Ce n’est pas le grand luxe, mais on m’a prévenue que les études supérieures, c’est la vie à la dure. (Alors là, franchement, elle m’a scotché. Ça va devenir assez fréquent mais devant elle, je réponds toujours par un sourire philosophique. A noter, l’université est “publique à but non lucratif”.)

- Et je suis là pour le confirmer. (Il fallait bien jouer le jeu)

- C’est quoi ta promotion, au juste ? (Elle le savait, que c’était ma deuxième année ! Elle me faisait marcher et j’ai jeté l’éponge sans vraiment le vouloir bien sûr…)

- La « bienvenue » ringarde, ça fout un de ces ridicules, tu trouves pas ?

- Tu as le choix entre le ridicule et l’indélicatesse…

- Bienvenue.

La galère, je vous dis ! Le pépin, le pétrin, tout est bon pour décrire dans quels beaux draps j’étais. Il fallait me voir les matins au réfectoire, quand nos regards se croisaient et que je me grillais les neurones ne sachant s’il fallait juste hocher la tête en souriant ou s’il était plus approprié de braver titubants et affamés pour lui serrer la main et lui souhaiter bonjour et bonne journée en bonne et due forme. Des fois même, j’allais jusqu’à me permettre des raffinements…

- C’est libre ? (Les propos ridicules, elle déteste mais elle les préfère à l’incivilité… Je commence à m’adapter)

- Fais comme chez toi, mais n’oublie pas que tu es chez eux.

- Le dépaysement, je vois… Personne n’y échappe, décidément. C’est normal, les premiers mois. Il y a les gens qui t’étouffent, les profs qui t’intimident, la famille qui te manque… Te prends pas trop la tête. (Il fallait bien conclure par un « conseil »)

- Tu as vécu ça comme une sorte de maternelle retardée ?

- Je ne mange pas les oranges de la région… Tu veux la mienne ?

Quand on a le choix, mieux vaut ne pas tomber amoureux. Mais elle qui bouquine, forcément j’aurais choisi de l’aimer. La première fois que je l’ai vue lire, j’avais les larmes aux yeux (c’est très figuré). J’avais beau être un abruti à mes heures perdues, il n’était pas question de la déranger. J’avais juste occupé un banc un peu plus loin de façon à la voir par-dessus mon registre d’Histoire de l’économie. De temps en temps, elle inclinait la tête légèrement en arrière, déposait le livre ouvert sur son visage et restait comme ça des minutes durant. Elle reprenait ensuite sa lecture, souriait des fois, revenait sur les pages des fois, et chuchotait des passages entiers, d’autres. Elle finit par se lever. Je me suis mis à tourner les pages du registre en fronçant les sourcils, histoire de faire crédible (et intello en même temps). Mais quand même, quand elle fut vraiment proche, j’ai levé les yeux. Elle était toute souriante, les joues toutes roses, on aurait dit qu’elle venait de se réveiller d’un beau rêve…

- On profite du beau temps ?

- Du temps libre plutôt. Ce n’est pas le cas pour toi, apparemment.

- Tout le monde n’a pas ta chance… A partir de la deuxième année, les choses se corsent. Même plus le temps de se curer les dents.

- Voilà qui a l’air terrible… Il n’y aurait pas une salle de jeu, aux alentours ?

- Si, mais tu m’attends deux secondes, OK ? Je dépose vite mes affaires et je t’accompagne.

Elle est forte, c’est inutile de le nier. Mieux, elle fait celle qui ne le sait pas. Quand elle marque un point, et Dieu sait que ce n’est pas rare, c’est à peine si elle bat des cils. Tellement évidente et tellement sure que je lui demanderai un jour comment elle fait… Mais une fois, une seule fois, elle a cédé. Bon, n’allons pas trop fort sur les mots non plus. Elle s’est peut-être juste laissée aller…

- La musique est trop forte, c’est tout. Ne te sens pas obligé de rater le buffet.

- Et laisser une jeune fille seule dans la nuit noire ? Plutôt trépasser !

- Je ne mettrai pas ta courtoisie en question, promis. Rentre !

- Avoue…

- Que je n’aime pas les soirées ? C’est possible mais c’est pas le cas.

- Avoue que tu as besoin de compagnie, petite tenace.

- Bon, tu peux rester, mais ne t’approche pas trop quand même. On soupçonne tout le monde de toutes choses, de nos jours.

- Quitte à crier pour me faire entendre.

- Tu n’as rien compris, abruti. Ce soir, tu vas te taire.

Et elle m’a pris dans ses bras, et je l’ai bercée doucement, longtemps, elle qui pensait qu’on dansait tout ce temps… J’avais marqué dix points d’un coup, cette nuit. Après tout, en amour comme en destin, il ne faut pas trop discuter. Et pour tout vous dire, ça m’arrange.

Aahd~

Pic’ by alex1902dj

~ par Aahd le Dimanche, 27 avril 2008.

4 Réponses to “L’amoureuse”

  1. HHHH !! Bon qu’est ce que je peux te dire à part le fait que tu arrives presque toujours à me toucher sachant que je suis très difficile!!!

  2. “C’est la cristallisation !” comme dit Stendhal.

  3. Amoureuse reflétée par l’amoureux, ou amoureuse par cette jeune fille qui ne le montre vraiment que d’une étreinte valsante ?

    Et les dialogues avec la dulcinée sont bien retanscrits, tantôt sur la défensive, tant les choses évoluent..elle se laisse un peu faire, en ayant ce sens de la répartie imparable, et entre les lignes ce paradoxe qui en dit long….

    emote résumant le tout, et qui va peut être avec l’organe boum boum s’apparentant au titre….

    Vàla…

  4. Stupéfait. Je relis le même écrit, trois ans après et c’est nullement le même effet. Suis-je fou ? Selon Einstein je le suis. Mais t’as prouvé que le roi de la physique quantique est le vrai fou.Car je viens de répéter la même expérience mais le résultat est différent. Les merveilles de l’humain sont perçus à travers cet écrit. L’Amour, l’indécision, la sincérité, la pureté, mais aussi le pêché dans son sens large. Sublime. Et ce qui me fait rire est que je lisais mais c’était ta calligraphie que je voyais… Bizarre, non ?

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